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Coups de coeur

"Les Inéquitables" de Philippe Djian

Disponible à la bibliothèque-médiathèque sous la cote : DJIA djian

LE PLAISIR DU DANGER

Erotique et violent, le dernier roman de Philippe Djian, «Les Inéquitables», est avant tout jubilatoire. Déjouant les clichés, il dresse le portrait d’une femme puissante.
 
Cela commence par un coup de poing. Marc, jaloux, se bat pour Diana, à laquelle un homme vient de faire des avances devant lui. Une méchante droite lui laisse la dentition amochée. Cela tombe bien: Diana est dentiste.
 
Nous sommes dans une ville au bord de l’océan qui pourrait être Biarritz, balayée par «un vent d’automne coriace»; «le sel mange tout», les palmiers des avenues «ploient en chœur sous les rafales», quand ils ne sont pas décimés par un redoutable papillon venu d’Amérique. Le lecteur craint le pire, dans ce climat de fausse tranquillité, et il a raison. Les personnages glissent vers la catastrophe, «se fourrent dans les ennuis, comme s’ils y sautaient à pieds joints pour en avoir jusqu’au cou». Et le lecteur de sauter à pieds joints de même dans ce récit qui ne cesse de le surprendre, de déjouer les attentes et les clichés, tout en le gardant captif.
 
Djian, l’auteur de 37°2 le matin, de «Oh…» ou de Vers chez les blancs, près de quarante romans et récits au compteur, sait jouer du flou avec une grande précision, dévoile peu à peu les rapports ambigus de ses personnages, pratique l’ellipse avec élégance. Il pousse ses antihéros, apparemment anodins au départ, dans leurs retranchements, la banalité est chauffée à blanc, jusqu’à l’extraordinaire. Il sait «jusqu’où aller trop loin», pour reprendre le mot de Cocteau, en l’occurrence jusqu’au gore, au grotesque, faisant accepter à son lecteur toutes les déchirures du récit, des corps et des destins.
 
UN «MONSTRE» DE FÉMINITÉ
Ainsi, Diana n’est pas une héroïne «lambda». Dentiste presque quinquagénaire, femme belle et obsédante, elle est désirée «sauvagement» par une cohorte de jeunes mâles. Djian la malmène, tout en la sublimant. Diana, qui se jette sous une voiture, est de plus en plus éclopée, mais son pouvoir d’attraction n’est pas entamé, au contraire, ni sa dignité. «Elle avait changé de voiture pour une automatique et s’habillait court, de façon provocante, exhibant ses jambes couturées de cicatrices – plusieurs fractures, dont une ouverte, et diverses plaies, déchirures, cisaillements, écrasement, etc. – avec une crâne ostentation. Elle avait une longue estafilade rose pâle qui courait sur son cuir chevelu.»
 
Avec ce «monstre» de féminité, Djian développe un goût du bizarre, à la fois décadent et baroque, parodique et surtout érotique, une véritable passion pour l’infirmité. Le corps de son héroïne est trituré par l’écrivain, comme il le fait de la langue française. L’une et l’autre gagnent en noblesse, en puissance.
 
Diana et Marc, que l’on croyait en couple, ont un rapport plus complexe: Diana est la belle-sœur de Marc, qui ressent une intense attirance pour elle.
 
Diana a elle aussi un frère, avec lequel elle est en froid, Joël. Joël est en train de se séparer de sa femme, Brigitte, bien plus jeune que lui. Il a l’air paterne, bonhomme, ce Joël, rendu presque sympathique par ses déboires conjugaux. Jusqu’à ce que tombe le masque…
 
UNE ODEUR DE SANG
La petite musique de Djian, son «style», qu’il considère comme la principale qualité que doit acquérir un écrivain, est faite de ces zigzags souples entre les registres, le raffiné et le mauvais goût, l’humour, le cynisme, le drame, l’horreur, la passion. L’auteur crée une tension, un suspense, que ces incises ironiques habiles ne viennent jamais entamer ou amoindrir mais enrichissent d’un second degré.
 
Ajoutons à cette histoire d’amour presque incestueuse trois kilos de cocaïne retrouvés sur une plage, une bande de dealers adolescents forcenés, un cadavre coulé en pleine mer, un nez cassé, une seconde infirme magnifique, Charlotte, exhibant son moignon de main… Sans oublier un second cadavre dans le coffre d’une voiture et un vendeur de piscines qui pratique la boxe en amateur. Il flotte dans ces pages des embruns de sel, une odeur de sang, de végétaux pourris. Et surtout une merveilleuse et saisissante odeur de femme, de plus en plus «pénétrante», qui semble les résumer, les englober toutes. Le parfum de la liberté. Julien Burri
Le Temps, 11 mai 2019
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