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Coups de coeur

"Un livre de martyrs américains" de Joyce Carol Oates

Disponible à la bibliothèque-médiathèque sous la cote OATEjoycecaroloates

Fresque polyphonique de huit cents pages, le dernier roman de Joyce Carol Oates ausculte la société américaine à l’aune de ses divisions sur l’avortement.

La passion qu’elle voue depuis toujours à « la vie extraordinaire des gens ordinaires » est à la source de sa vocation d’écrivain, nous déclarait Joyce Carol Oates lorsqu’on l’avait rencontrée il y a deux ans, alors que paraissait en France Paysage perdu, livre de Mémoires, centré sur son enfance dans l’Amérique rurale des années 1940. À travers eux, ces « gens ordinaires », c’est un portrait multidimensionnel de l’Amérique, son histoire, sa psyché, ses contradictions, ses mythologies, que la romancière s’emploie à tracer depuis plus d’un demi-siècle. […]
 
Luther Dunphy est de ces Américains moyens auxquels Oates s’est consacrée, projeté hors de la foule des anonymes ce matin de novembre 1999 où il abat à coups de fusil le docteur Augustus Voorhees, obstétricien et directeur du Centre des femmes de la petite ville de Muskegee Falls, Ohio. « Le Seigneur me le commanda. Dans tout ce qui arriva, ce fut Sa main qui ne faiblit pas », pense Luther Dunphy, protestant évangélique, membre de l’Église missionnaire de Jésus de Saint-Paul mais aussi des organisations anti-avortement Operation Rescue et l’Armée de Dieu. […]
À partir de cette violente scène inaugurale, le roman se déploie, sur plus de huit cents pages tout ensemble efficaces, denses et intensément polyphoniques, dans deux directions chronologiques. Le passé des deux hommes, d’abord, les vies déroulées de Dunphy, le « soldat du Christ », et de Voorhees, l’homme libéral, l’infatigable militant pour le droit des femmes à disposer de leur corps. Puis, dans un second temps, l’existence dévastée de leurs proches après le drame, épouses et enfants — plus particulièrement les filles aînées des deux familles, Dawn Dunphy et Naomi Voorhees.
 
La précision et l’empathie avec lesquelles Oates s’empare de chacun des personnages et lui donne voix, la complexité et les contradictions qu’elle introduit dans leurs personnalités, permettent que le schisme originel de la société américaine s’incarne véritablement, cristallisé par la question de l’avortement. Ce Livre de martyrs américains a entrepris de le sonder : la raison face au fondamentalisme religieux, le rationalisme contre « la marée noire de l’ignorance et de la superstition ». La romancière confie à un des personnages secondaires, le demi-frère du médecin assassiné, le soin de le verbaliser : « Il y a une guerre aux États-Unis — cette guerre est là depuis toujours. Les rationalistes parmi nous ne peuvent l’emporter, car le penchant américain pour l’irrationalité est plus fort, plus primordial et plus virulent… »
 
Dans l’authentique guerre idéologique qui oppose, aux États-Unis, depuis sa légalisation en 1973, les partisans et les opposants à l’avortement — un conflit qui a entraîné l’assassinat de onze médecins au cours des vingt-cinq dernières années et qu’ont réactivé, depuis le début de 2019, les tentatives de limitation au droit à l’avortement décidées par plusieurs États, notamment l’Ohio et l’Alabama —, Joyce Carol Oates n’a jamais fait mystère du camp où elle se situe : celui de la liberté de chaque femme à choisir et décider pour elle-même. Si cette conviction transparaît en filigrane dans ce Livre de martyrs américains, le roman est tout sauf un manifeste — Oates y met trop de nuances, trop de scrupuleuse méticulosité à s’insinuer dans les pensées du « soldat du Christ » Luther Dunphy (condamné à mort par la justice et exécuté) et des siens. Elle entend et expose les arguments des uns et des autres, mais s’affranchit délibérément de tout jugement moral, préférant ouvrir davantage la focale de sa réflexion pour y englober la question hautement problématique des passions sacrificielles.
 
« Aucune cause ne vaut qu’on meure pour elle — c’est ce que nous dit le rationalisme », dit un personnage du livre, semblant renvoyer dos à dos les deux martyrs de l’histoire, le meurtrier Luther Dunphy et la victime Gus Voorhees, qui poursuivit son combat jusqu’au bout sans jamais se soucier des menaces de mort. Ce n’est pas la mort qui fait le martyr, mais la justesse de la cause, précisait pourtant jadis saint Augustin. Quant à Lacan, il prévenait gravement : « Il n’y a que les martyrs pour être sans pitié ni crainte et, croyez-moi, le jour du triomphe des martyrs, c’est l’incendie universel. » Nathalie Crom
 
Télérama, 15.10.2019
 
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