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Coups de coeur

"Betty" de Tiffany McDaniel

Disponible à la bibliothèque-médiathèque sous la cote : MCDAbetty

"Betty", une ode à la puissance féminine

Tiffany McDaniel signe un roman bouleversant dont l’héroïne, une jeune métisse confrontée à des drames familiaux et au racisme, puise douceur et force dans la culture cherokee. Le Prix du roman Fnac vient de lui être décerné.
«Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.» C’est ainsi que l’écrivaine, poétesse et plasticienne Tiffany McDaniel rend hommage à sa propre mère en dédicace de son deuxième roman, Betty. Elle dit avoir puisé son inspiration dans la vie de sa famille sur plusieurs générations, dont une ascendance cherokee. Disons-le d’emblée: ce livre qui paraît simultanément aux Etats-Unis et en Europe est un bijou de 700 pages par sa qualité narrative et stylistique, serti de perles amérindiennes, de fantaisie et de poésie qui font contrepoids à la noirceur, à la violence, au racisme et au sexisme.
Et dire qu’il a failli ne jamais être publié. Tiffany McDaniel l’a écrit en 2002, alors qu’elle n’avait que 17 ans, après avoir découvert des secrets familiaux entachés d’abus sexuels. Il lui fallait donner une voix aux victimes. Elle achève en 2003 une première version qu’elle envoie à des agents littéraires, en vain. Ses interlocuteurs se montrent frileux, craignant que l’histoire de Betty n’intéresse pas le public parce que beaucoup trop sombre et en plus racontée par une femme. On ira jusqu’à lui conseiller de réécrire l’histoire du point de vue d’un jeune homme, un agent estimant même qu’elle pourrait écrire le Huckleberry Finn de sa génération. A force d’entendre l’argument du narrateur masculin, elle l’applique à son premier roman, The Summer That Melted Everything (2016, pas encore traduit), sans pour autant laisser tomber Betty, qu’elle continue à faire évoluer durant toutes ces années d’attente. Une grande maison d’édition s’y intéresse enfin en 2017.
 
DU BAUME AU CŒUR
L’écrivaine se dit persuadée que le mouvement #MeToo a contribué à la publication de ce roman initiatique racontant la lutte d’une fille métisse qui grandit au milieu du XXe siècle dans une petite ville du Midwest, entre mystère de l’enfance et perte de l’innocence. L’auteure, 35 ans, née et vivant en Ohio, donne surtout naissance à une héroïne inoubliable, qui devrait se hisser au panthéon des petites filles et adolescentes les plus marquantes de la littérature américaine.
 
L’histoire prend place au sein de la famille Carpenter qui, après avoir laborieusement sillonné plusieurs Etats, s’installe avec ses huit enfants dans la petite ville (fictive) de Breathed, au sud de l’Ohio, dans les contreforts des Appalaches. Betty est la sixième de la fratrie, née dans une baignoire en 1954 en Arkansas. Leur mère Alka est Blanche, leur père Landon est Cherokee, obligeant la maisonnée à vivre en marge d’une société raciste. Seule Betty a hérité la peau brune de son père, qui l’appelle avec beaucoup d’amour et d’affection sa «Petite Indienne». Landon transmet quotidiennement son héritage amérindien à ses enfants, à travers des histoires, des mythes, des légendes et un imaginaire débordant d’explications poétiques sur le monde, les gens et les choses.
 
Ses mots et ses métaphores mettent du baume au cœur de Betty, qui doit affronter moqueries, intimidations, rabaissements et insultes à l’école, autant des camarades que des enseignants. A cette violence extérieure va s’en ajouter une à l’intérieur même de la famille. La mère de Betty lui confie les horreurs vécues dans sa propre enfance. Puis Betty découvre ce que son frère aîné, Leland, inflige à sa grande sœur Fraya. Inceste, viols, maladies mentales, tendances suicidaires et accidents rôdent autour des Carpenter.
 
STUPEUR ET ÉMERVEILLEMENT
Betty s’accroche comme elle peut aux croyances consolatrices de son père. «Toutefois, cette fantaisie s’écaillait de plus en plus, et je commençais à voir, sous cette couche, la chair et les os.» Fini «le mensonge dans toute sa splendeur», place à la «vérité dans toute sa laideur», une réalité que l’adolescente garde sous silence mais immortalise par écrit, sur des pages enfermées dans des bocaux enfouis sous terre. Jusqu’au jour où elle se rend compte que «les secrets que l’on enterre sont des graines qui ne produisent que du mal supplémentaire». Le pouvoir réparateur des mots doit sortir de l’ombre.
 
L’écriture lumineuse de Tiffany McDaniel parvient à arracher cette bouleversante fresque familiale des ténèbres grâce à la magie de la culture cherokee, à la douceur et à la bonté du père, à la beauté de la nature, à la solidarité entre les trois sœurs et à la force de caractère de la «Petite Indienne». Le roman est un hymne à la société matrilinéaire et matriarcale des Cherokee. Et même si Betty imagine Dieu en femme, chacune des citations bibliques ouvrant les 47 chapitres du livre vient pourtant rappeler à quel point le christianisme patriarcal a renversé leur système et transformé leur mode de vie. Vibrante d’humanité, la voix de Betty témoigne de ce choc des traditions dans un chant aussi solaire que lunaire. Une mélodie originale pour un refrain immémorial: «Aucune eau ne connaît le repos.» Jean-François Schwab

Le Temps, 12.09.2020
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